04/05/2015 - 00:00

Pathé’O: “Il faut se battre”

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En début d’année, Top Visages a rencontré un des doyens de la mode africaine, Pathé’O. Pour faire le point sur le métier du couturier qu’il pratique depuis de nombreuses années.

• Au mois d’Octobre dernier, vous aviez été choisi comme parrain du Salon international de l’hôtellerie de Ouagadougou (SITHO) 2009. Qu’est-ce cela représentait pour vous ?

- Je dirais que cela représentait beaucoup pour moi. C’était un honneur mais aussi une responsabilité, un devoir et en même temps une reconnaissance pour mon métier. Nous avons exercé ce métier pendant des années et avons traversé de dures étapes. Je profite de votre journal pour remercier vraiment M. le ministre de la Communication, du Tourisme et de la Culture du Burkina Faso qui a reconnu que la mode et le tourisme vont de pair.

• Quel lien faites-vous entre l’art vestimentaire et le tourisme ?

- C’est un lien étroit. Qui dit mode dit touriste. Prenons seulement les grandes villes européennes comme Paris. Chaque fois que quelqu’un va dans la capitale française, on lui demande de ramener quelque chose de là-bas. Généralement, c’est un vêtement, une paire de chaussures, une montre, un parfum, une ceinture…

• Vous êtes souvent sollicité comme parrain…

- Oui, j’ai déjà parrainé des évènements ailleurs. Mais, je crois que le parrainage du SITHO était très spécial pour moi dans la mesure où je suis burkinabè d’origine et ivoirien d’adoption. Si au niveau du Burkina Faso, on me fait appel c’est que c’est une reconnaissance à mon métier.

• Abidjan, Ouaga, Dakar, Niamey… chaque ville a décidé de donner un espace aux créateurs…

- C’est vrai que ces derniers temps, les responsables politiques de nos pays décident de nous donner un espace pour exposer nos créations ou pour nous exprimer. Maintenant, il faut que cela soit bénéfique pour nous. Il ne faut pas se voiler la face car il arrive souvent qu’on nous donne un espace mais, nous n’en bénéficions pas. Imaginez qu’on nous convie à un évènement où la mode vient en complément après la musique. Cela ne nous sert pas. Il faut que l’espace qu’on nous donne soit adéquat, adapté pour la mode. Pour nous, le tourisme est un espace idéal pour la mode.

• Et pourtant, vous ne cessez de dénoncer qu’on ne vous soutient pas.

- Avec mon expérience et mon parcours, quand je demande de l’aide, c’est un soutien beaucoup plus moral que j’attends, qui va dans le sens de la collaboration et qui amène les gens à comprendre l’importance de ce que nous faisons. De toutes les façons, personne ne nous donnera de l’argent. Je n’ai jamais cru à cela. Qu’aujourd’hui, le ministre de la Culture et du Tourisme décide de faire du SITHO un lieu où la mode a sa place, cela est aussi une aide. C’est ce que nous demandons. Qu’on sache que nous sommes là et que nous pouvons développer la mode qui est l’industrie de demain. L’Afrique ne va pas continuer à s’habiller avec tout ce qui vient de l’extérieur.

• On remarque aussi que les créateurs africains n’arrivent pas à s’unir pour constituer un pôle d’attraction fort.

- Je dirais que la couture est un métier qui est très délaissé. Les gens ont des difficultés à joindre les deux bouts. Quand on demande de s’unir, cela nécessite un effort supplémentaire pour se rencontrer. Cela reviendrait à ce que le couturier délaisse son atelier pour aller à une réunion. Pour que les couturiers s’unissent, il faudrait que l’initiateur ne soit pas du corps mais qu’il connaisse nos problèmes. Il doit collaborer étroitement avec les couturiers et les orienter vers leurs vrais intérêts. Si on confie la tâche à un créateur, ce sera vraiment difficile pour lui d’aller au bout car il est pris par son travail.

• Le ministre burkinabè de la Culture et du Tourisme a dit ceci : “si vous partez seuls, vous allez vite. Mais pour aller loin, il faut aller ensemble. »

- C’est ce que nous faisons justement. Personnellement, j’ai toujours voulu rassembler les gens que ce soit en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso ou au Cameroun. Je me dis que le terrain est déjà vierge et une seule personne ne peut pas l’occuper. Nous devrons être ensemble et amener les gens à croire à ce que nous faisons. Avec le soutien des uns et des autres, nous arriverons à amener les Africains à consommer ce que nous créons. C’est sûr, on ne peut pas avancer sans union.

• Il y a que les jeunes se plaignent de ne pas être soutenus par les aînés qui, du reste, les noient.

- C’est une question de temps. Comme tout autre métier, la mode demande énormément de travail, de patience, de courage et il faut se remettre perpétuellement en cause. Il y a des gens qui arrivent sur le marché du travail. Ils n’ont encore aucune expérience et ils veulent rattraper ceux qui sont là il y a 20 ans. Et comme ça ne va pas vite, ils rejettent la faute sur ceux qui sont déjà là et pourtant c’est faux. Avant d’accuser l’autre, pose-toi les questions suivantes : qu’ai-je pu faire ? Ou, suis-je vraiment capable ? Est-ce que ce que je fais, me permet d’être à un niveau supérieur ? Te comparer à l’autre ne te fera pas avancer. Seul ton travail peut le faire. Personne ne peut freiner le décollage d’un autre. Quand on se bat, on y arrive.

• Personnellement, avez-vous déjà tendu la perche à un jeune ?

- Plusieurs fois ! Je ne peux pas les citer individuellement. Essayez de les interroger, ils vous le diront. C’est presque mon boulot de tous les jours. C’est aussi mon combat que les jeunes arrivent à s’insérer dans la mode. J’aime orienter les gens dans le bon sens.

• Comment amener les jeunes à croire en eux ?

- Il faut qu’ils aient d’abord une éducation de base. Ensuite, une formation et enfin, on leur fait savoir que leur avenir dépend d’eux-mêmes. ça ne viendra de nulle part ni de quelqu’un d’au-tre. Ce que je dis est peut-être sans ménagement, ça fera mal à certains mais, ils finiront par le croire. Si on le dit à 10 jeunes, on aura un où deux qui vont le croire. Mais à la fin, ce sont les deux qui ont cru en eux-mêmes qui seront leurs leaders.

• Pathé’O est certes une marque connue mais pour beaucoup, c’est une marque de luxe. Que faites-vous pour qu’elle soit accessible à toutes les bourses ?

- Nous sommes en train de multiplier les boutiques et nous travaillons à aller vers les gens. C’est sûr que ce n’est pas demain qu’on dira que Pathé’O est consommé par tout le monde. Mais, je pense qu’avec le temps, la pluspart de ceux qui le veulent auront la possibilité de consommer Pathé’O. Parce que quoi qu’on dise, on n’est pas aussi inaccessible que les gens le pensent. Il faut reconnaître que nous faisons quand même un produit qui est rare et unique. La recherche coûte cher de même que la main-d’œuvre. Forcément, le produit fini aura un coût élevé. Ceci étant, nous travaillons pour essayer d’avoir un produit secondaire qui peut être à la portée de tout le monde.

• Avec plus de 30 ans d’expérience, beaucoup vous reprochent de ne pas avoir un évènement de mode à votre nom.

- Je ne suis pas un organisateur d’évènements. Je suis un créateur. J’essaie d’avoir des boutiques un peu partout en Afrique. Je vends de la sorte mon label. Certains s’inspirent également de mon exemple en voulant installer des boutiques. Je crois que j’ai servi à ce niveau à quelque chose. Organiser un évènement n’est pas mon boulot. Si quelqu’un organise un évènement et qu’il m’invite et que je sens que ça peut être intéressant pour moi, j’y vais. Dans le cas contraire, je dis non. Je ne peux pas laisser mon travail et aller chercher des financements pour pouvoir organiser un évènement, ce n’est pas mon boulot. Je dois créer des modèles, monter des boutiques et aller vers les gens.

• L’homosexualité est de plus en plus visible dans le milieu de la mode. Est-ce vraiment un tremplin pour la réussite ?

- Désolé. Je dirai que c’est faux. L’homosexualité n’est pas liée à la mode. On n’a pas besoin d’être homosexuel pour être couturier ou pour arriver à un niveau supérieur. L’homosexualité est un choix que les gens font. Est-ce un choix ou un vice? je ne sais pas. Ceux qui s’y adonnent sont libres de leur choix mais, ce n’est pas lié au métier. On peut réussir dans la mode sans être homosexuel. Nous autres avons choisi d’aimer les femmes, c’est aussi une liberté. D’aucuns pourraient aussi nous reprocher cela.

 

 

Omar Tani

Source: Top Visages

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